Quand le miroir se souviens du pas; le Musee du Soufisme
Aujourd’hui, les membres de l’APE ont découvert à Paris un lieu singulier, encore peu connu du grand public, mais dont la proposition mérite l’attention : le Musée du Soufisme, à Chatou. Dès les premiers instants de la visite, guidée par la commissaire Golzar Yousefi, le ton était donné. « Toute personne qui entre ici possède déjà tout ce qu’il faut pour comprendre cette exposition », nous a-t-elle confié. Une phrase simple, presque désarmante, qui résume pourtant avec justesse l’esprit du lieu : ici, il ne s’agit pas d’imposer un savoir, mais d’ouvrir un espace d’expérience, d’interprétation et d’introspection.
L’exposition actuellement présentée, « Quand le miroir se souviens du pas », se déploie sur trois étages. Plus qu’un musée au sens classique du terme, le lieu apparaît comme un espace vivant de réactivation. Le passé n’y est pas conservé comme une relique figée ; il y est régulièrement relu, réinterprété, traversé par des artistes contemporains invités à dialoguer avec une pensée spirituelle ancienne. Cette respiration, renouvelée tous les six mois, donne à l’ensemble une vitalité rare. Le soufisme y est abordé moins comme un système religieux clos que comme une démarche intérieure, un cheminement vers une forme de dépouillement, de lucidité et d’ouverture.
Les œuvres elles-mêmes appellent moins le commentaire que l’attention. Les Musicaligraphy de Bahman Panahi, par exemple, déplacent immédiatement le regard : la calligraphie n’y est plus seulement écriture, elle devient rythme, vibration, souffle visuel. On ne lit plus, on ressent. Les miniatures de Farkhondeh Ahmadzadeh, réalisées au lapis-lazuli et à l’or, apportent quant à elles une densité précieuse, presque méditative, à l’ensemble. Mais l’un des moments les plus marquants de la visite reste sans doute la rencontre avec les mosaïques de miroirs de Monir Shahroudy Farmanfarmaian. Face à ces surfaces fragmentées, le visiteur se découvre démultiplié, morcelé, recomposé. Golzar Yousefi y voyait l’écho direct d’un thème fondamental du soufisme : le polissage du cœur. L’image est forte, et l’œuvre lui donne une forme presque immédiate.
Le parcours est jalonné d’objets et d’installations qui invitent moins à comprendre qu’à se laisser déplacer intérieurement. Ainsi ce kashkûl, récipient sculpté dans une noix de coco évidée, présenté non comme un simple objet rituel mais comme une question ouverte : à quoi faisons-nous de la place dans nos vies ? Que choisissons-nous de laisser derrière nous ? Plus loin, dans une salle de granit et de marbre, le visiteur se retrouve confronté à une interrogation d’une radicale simplicité : « Qui suis-je ? » À proximité, une reconstitution holographique d’un atelier iranien des années 1970, présenté comme espace de travail soufi, ouvre un autre registre, entre mémoire, transmission et mise en scène contemporaine du passé.
L’un des aspects les plus intéressants du musée réside précisément dans cette volonté de décloisonnement. Une porte venue d’Équateur, portant une figure d’ange chrétien, acquiert ici une portée symbolique inattendue. Elle rappelle que le soufisme, loin de se limiter à une aire culturelle ou géographique précise, se présente dans ce musée comme une pensée du lien, du passage, de l’universalité. Le lieu semble ainsi animé par une conviction claire : la pensée soufie ne doit pas être reléguée au patrimoine immobile, mais réactivée, rendue visible, réentendue à travers les formes de l’art contemporain.
À travers la visite, on comprend aussi mieux le rôle de l’institution à laquelle le musée est rattaché : l’école M.T.O. Shahmaghsoudi, qui revendique des racines remontant aux premiers temps de l’islam tout en refusant d’enfermer le soufisme dans un récit strictement historique. Son ambition semble être de proposer une voie de transmission capable de dialoguer avec le monde contemporain, y compris avec les sciences modernes, de la biologie à la physique quantique. La pratique du Tamarkoz, présentée comme une forme de méditation soufie centrée sur la concentration et l’équilibre intérieur, s’inscrit dans cette perspective.
Ce qui demeure au sortir de la visite n’est pas tant un ensemble de connaissances accumulées qu’un léger déplacement du regard. Le musée laisse derrière lui une impression moins intellectuelle que perceptive : celle d’avoir été invité à regarder autrement, à prêter attention au visible comme à ce qu’il laisse deviner. C’est peut-être là, au fond, que réside la force de ce lieu. Non pas dans la volonté d’asséner une vérité, mais dans l’art plus subtil d’orienter vers elle.
Pour quiconque s’intéresse aux formes contemporaines de la spiritualité, aux dialogues entre art et intériorité, ou simplement aux lieux culturels qui tentent d’ouvrir une autre qualité d’attention, le Musée du Soufisme mérite assurément la visite.
Musée du Soufisme
6, avenue des Tilleuls, 78400 Chatou
Tél. : 01 84 75 36 30














